VOUS ME DIREZ

2014
Installation sonore réalisée en collaboration
avec Cécile Chagnaud.


Il s’agissait autant de poser un acte symbolique fort dans l’espace public que de donner à lire ou rendre lisible les traces de l’ancienne activité, traces conscientes ou inconscientes.

Dès l’automne 2011 Valérie Cudel médiatrice aux Nouveaux Commanditaires, m’a invitée à travailler simultanément sur deux commandes des parcs du Pilat et d’Ardèche au sein de l’industrie textile. Je me suis trouvée en immersion au milieu d’un terrain inconnu entourée de ses acteurs familiers du tissage. Du temps de l’industrie textile florissante, ne restait que les murs des usines vides, déclassés, ou rénovés en logements, en maisons d’hôtes, abandonnés en ruine, à vendre en l’état dont certains magnifiques, ou quelques musées très actifs auprès desquels j’ai pu constater le désir de conservation et de transmission en particulier des métiers et du savoir-faire en passementerie. Des entreprises heureusement subsistent et ont su ou put s’adapter aux nouvelles conditions économiques dans la confection ou la production de textiles techniques. Ces derniers m’ont donné l’énergie nécessaire à la pensée d’un travail approfondi qui a commencé lors de ma visite d’un moulinage emblématique de la vallée de l’Eyrieux qu’on appelle le Moulinon. Les premiers essais artistiques, trop superficiels n’ont rien donnés. Le travail a réellement débuté le jour où je me suis demandé qui étaient les gens qui avaient travaillé là, leur nombre, et quels étaient leurs postes de travail, ce qui revenait à apprendre l’histoire de ce moulinage de sa croissance jusqu’à la fermeture définitive de l’usine. N’ayant aucune réponse immédiate, j’ai commencé à rechercher les gens qui détenaient des parties de ce savoir. Il s’agit d’une histoire ancienne qui a débuté avec l’élevage des bombyx du mûrier liés étroitement à la prospérité de la soierie lyonnaise et aidée par la déréglementation, à sa lente faillite. Cela m’a bouleversée car à cette chronologie historique et sociale se mêlent les récits des différents personnages successifs qui exploitaient ou travaillaient au Moulinon, en conséquence c’est également une histoire humaine chargée d’émotion. Un écrasement un oubli un éloignement, un temps lointain, comme si rien n’avait existé, il n’existe plus d’archives à ma connaissance et très peu d’informations sur le site de l’usine du Moulinon, ce fut un exercice d’enquêteur continue que de retrouver les employés ouvriers patrons ou contremaitres ; à chaque entretien correspondaient de nouveaux noms, mais beaucoup sont partis ou disparus.
La fermeture autour des années deux mille, date d’un peu plus d’une quinzaine d’années et les archives en ces temps de dépôts de bilan industriels permanents sont passées à la benne, en tous les cas, la communauté de communes qui a acquis le Moulinon n’en avait pas, à l’exception d’un unique cahier comptable mystérieusement sauvegardé sur lequel sont inscrits les noms, fonctions et dates de licenciement des derniers ouvriers. Personne n’a pensé à conserver ces documents, éventuellement la famille de grands patrons, les Ducros en a-t-elle, par ailleurs la composition des fils assemblés par torsion dans ce moulinage ne faisait pas l’objet de cahiers d’échantillonnages, et les méthodes de torsion restent encore aujourd’hui très secrètes ; à chaque usine son propre fil et son secret de fabrication. Les clients de ces moulinages pouvaient trouver dans le bureau du patron des bobines de ces fils accompagnés d’échantillons tissés. Ces dissimulations sont autant de raisons supplémentaires pour qu’il n’y en est plus de trace ; la méthode de fabrication était orale et gestuelle : le directeur inventait un type de fil avec telle ou telle texturation pour un client, les différents opérateurs réalisaient ce qui leur étaient expliqués, des ingénieurs étaient formés et engagés pour poursuivre les avancées technologiques, les machines étaient remplacées au fur et à mesure de ces évolutions, en ces temps la mode a été le principal vecteur de cette croissance.

Aujourd’hui les salles vides du Moulinon heureusement ont laissé des traces sur lesquelles on peut compter pour tenter le désir d’une reconstitution, restent les marques de l’emplacement des machines creusées dans le sol, l’odeur résiduelle du fil, le dortoir et les appartements abandonnés, les sous-sols sombres ou les salles des turbines. Ces moulinages ont apporté une socialisation et une ouverture avec l’arrivée de nombreux étrangers dans la région. Il ne faut pas oublier que les salariés employés dans ces moulinages étaient des paysans ou filles et fils d’agriculteurs avant tout. Un accès au travail rémunéré qui malgré les salaires peu élevés a permis un accroissement du niveau de vie de la population très pauvre de cette étroite vallée où les cultures se faisaient en terrasse.
Comprendre analyser rencontrer écouter, bref ; bien sur quand je travaille, il y a toujours une phase d’étude du milieu et de ses résonances culturelles et sociales, que ce soit une galerie, un musée ou une commande privée et bien entendu encore plus dans l’espace public où les contraintes sont multiples et parfois très désagréables tant la qualité sensible et l’intelligence, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ne sont pas reconnues, avec pour résultat une relativement faible qualité des œuvres d’art public. Le spectaculaire l’emporte souvent, les idées ont peu de place auprès des commanditaires. Ici c’est le contraire qui est demandé, prendre son temps est une nécessité absolue, tant est vif et douloureux la mémoire des faillites ; rien ne pourra remplacer ces emplois dans ce secteur industriel. Je mesure aujourd’hui le plaisir que j’ai et l’urgence qu’il y a d’entendre et de faire partager les mémoires ouvrières des gens du pays par l’étude plus précise du Moulinon. Les bâtiments des usines témoignent encore aujourd’hui du passé industriel mais pas des gens qui les ont animés. Très souvent il y a de la nostalgie dans les voix de ceux qui me racontent leur vie à leurs postes de travail. C’était certes difficile, entre quarante et plus de cinquante heures par semaine, mais il y avait une certaine solidarité dans ce monde ouvrier regretté et un plaisir du travail en communauté exprimé plus par les femmes que par les hommes… aujourd’hui il n’y a plus aucune industrie dans la vallée tandis qu’à Saint Sauveur on comptait cinq cents emplois dans les années soixante dix.
N’étant pas ethnologue il ne faut pas s’attendre à un résultat scientifique, il n’y a pas de méthode dans l’ordre de mes questions. Je rentre chez quelqu’un, j’improvise en fonction de la personne que je rencontre pour la première fois, et souvent pour un unique entretien, avec concentration. Au moment de l’échange l’émotion est souvent au rendez-vous. Des choses simples sont dites avec humilité, fierté où amertume quelquefois. Le résultat est une installation sonore et simultanée permanente à l’intérieur (le son des machines est diffusé en stéréo), et à l’extérieur immédiat de l’arrêt de la gare d’Issantouans (les entretiens montés), juste en face du Moulinon, c’est un poste d’observation élevé sur la vallée, une chambre d’écoute. Les deux enregistrements sont basés sur le montage extrêmement travaillé de fragments d’entretiens des employés qui y ont travaillé et des patrons, la famille Ducros qui possédaient plusieurs moulinages et Monsieur Paul Fournand qui a repris l’usine en 1983. L’arrêt de la ligne de chemin de fer est dos à l’usine et à la rivière, il se situe aujourd’hui sur le trajet dit « de la voie douce », à l’ancien emplacement des rails. Interdite à la circulation sur certaines sections, c’est un endroit idéal pour marcher et découvrir la vallée, ses moulinages, exploitations agricoles et autres fabriques. Le témoignage des protagonistes, récolté et comparé est une tâche délicate pour construire un montage sonore pièce par pièce, il a pour but de reconstituer l’ambiance dans les salles, leurs descriptions, avec les moulins ou les machines à fausse torsion, entre les ouvrières, le jour et la nuit, dans la rue et à la maison. Le montage sonore de ces machines et des voix s’entremêle afin de retrouver un peu de l’atmosphère sonore qui emplissait l’usine, et autant de son organisation humaine et technique. Les machines en action résonnent à nouveau dans le paysage. D’une manière générale, les ouvriers et ouvrières du Moulinon ont aimé leur travail et regrettent pour ceux qui sont encore en âge de travailler, ce temps là où la solidarité n’était pas un vain mot, les cadences actuelles n’ont rien à voir avec celles d’autrefois même si le travail était vraiment dur. La question des postes de travail, leurs descriptions, les salles, les gestes accomplis, la progression d’un poste à l’autre, le salaire, les primes, les grèves, le comité d’entreprise, le dortoir, l’activité de nuit, les vies de famille, les conditions de travail et de vie des ouvrières sont abordés. Le personnage du patron, son attitude son apparence physique, sa responsabilité, ses ambitions, sa vision du monde, ses rapports avec le personnel. Toutes ces voix mêlées ont trouvé une forme et une place dans les montages ; j’ai travaillé avec une artiste du genre en la personne de Cécile Chagnaud qui a collaboré sans compter au montage et à l’invention sonore.

L’idée est de faire surgir dans l’imaginaire de ceux qui sont à l’écoute, l’image des salles du Moulinon pleines de la vie de celles et ceux qui ont participé à son développement. L’œuvre consiste à rendre justice au travail qui s’est accompli dans ces murs, à l’expliquer, ou le rendre visible dans notre présent. On avait oublié cette activité jusqu’au nom des gens ; le travail artistique dans ce cas-là, consiste à récolter les histoires et à les transmettre. Au moment des décisions de montage, il y a eu beaucoup de pertes, nous avons abandonné des pans entiers de conversations qui à l’écoute continue risquaient l’impatience du visiteur, et son abandon. J’aimerais au contraire qu’il vienne et revienne, nous avons travaillé cette forme en deux bandes sonores distinctes. Mais nous privilégions les histoires bien formulées sur un thème ou un autre, elles sont relayées d’une personne à une autre, ou contredites ou répétées. Le textile est une merveilleuse histoire avec des inventions perpétuelles, il faut préserver cette histoire qui continue et pour qu’elle se perpétue. Les petites entreprises sont viables aujourd’hui, le beau travail existe à l’intérieur de petites structures, inventives et bien gérées. Aujourd’hui l’arrivée de glacier Terre Adélice qui en a fait son lieu de production, est une chance pour le site qui de ce fait est entretenu. Les histoires de ce moulinage sont belles et dignes, on a pu entendre des rires et des fous rires de très jeunes filles.
Elisabeth Ballet, avril 2013

Commande des élus et des habitants de la communauté de communes d’Eyrieux-aux-Serres et du Parc naturel régional des Monts d’Ardèche dans le cadre de l’action des Nouveaux Commanditaires initiée par la Fondation de France. Direction artistique:Valérie Cudel.

Texte, Eballet


Extrait 1

Extrait 2