SCHLÜTERSTRASSE, BERLIN MATIN ET APRES-MIDI

2000
Vidéo 15”


L’image montre la façade d’une résidence berlinoise, côté cour, elle est recouverte d’un enduit orange assez lumineux. Entre la vitre de ma fenêtre et la façade qui me fait face, s’élève le tronc dépouillé d’un marronnier, il n’y a pas de vent, pas d’oiseaux, pas de bruit ; l’action se situe au milieu de l’hivers.
Un homme habite en face, au deuxième, un étage au-dessus du mien. Toute la journée, exclusivement le dimanche ou les jours fériés, il apparaît nu, et disparaît régulièrement derrière sa fenêtre ; de temps à autre il sort de mon champ visuel, en prenant son temps, doucement, et s’assied sur ce qui doit être son lit. L’homme a une relation muette avec moi, il se tient debout, comme sur le devant d’une scène de théâtre, rideaux fermés - rideaux à demi clos - rideaux largement ouverts. Je travaille au premier étage de cet immeuble qui est vide de tout autre occupant le week-end, je suis seule avec lui, j’attends, et je le filme. Il est venu à moi et forcément il y a une histoire qui a commencé... au CNP Entrée dans la cour, puis aujourd’hui cette exposition Vie privée au Carré d’Art à Nîmes. Cet homme dans sa nudité me renvois à l’intérieur de mon appartement, à moi-même en miroir.
Extrait du texte d’Elisabeth Lebovici publié à l’occasion de mon exposition Bande à part (Matt’s Gallery, Londres). Depuis ses débuts en 1985 le travail d’Elisabeth Ballet confine à l’abstraction. La substantifique moelle d’une sculpture ne consiste-t-elle pas à interdire le toucher ? Le couple voyeurisme/exhibitionnisme, dans sa réalité sexuelle, n’est-il pas une autre façon de frustrer le toucher ? Je n’ai jamais pensé que la sculpture fût quelque chose de tactile. La sculpture, à mon sens, est une pure création de l’esprit. Forcément ça n’a rien à voir avec la matière. Au début, lorsque je construisais en terre, cela ne conduisait qu’à la frustration. Construire en matière, c’est pouvoir tout détruire en un clin d’œil ; au contraire, penser de l’intérieur, en images, amène beaucoup plus loin parce qu’il faut régler des problèmes qui ne sont pas formels.

The picture shows the front of a residence in Berlin on the yard side, it has a rather luminous orange rendering. Between my window pane and the frontage across the way stands the bare trunk of a horse chestnut tree. There is no wind, no bird, no sound ; the action takes place in the middle of winter.
There is a man living opposite, on the second floor, one floor up from me. All day long, just on Sundays and bank holidays, he keeps appearing naked and disappearing behind his window ; now and again he moves out of my field of vision, taking his time, slowly, and sits down on what must be his bed. The man has a silent relationship with me, he stands up, as if on a theatre apron with his curtains drawn – with his curtains half drawn – with his curtains right open. I work on the first floor of this building which is otherwise completely deserted at weekends ; I am alone with him, I wait, and I film him. He has come to me and inevitably this was the beginning of a story… at the CNP Entrée dans la cour, and now today this Vie privée exhibition at the Carré d’Art in Nîmes.
This man in his nakedness refers me back inside my apartment, to a mirror image of myself.
Taken from a text by Elisabeth Lebovici published on the occasion of my Bande à part exhibition (Matt’s Gallery, London). Ever since she started out in 1985, Elisabeth Ballet’s work has bordered on abstraction. Does not the very substance of a sculpture involve a prohibition on touching it ? Is not the voyeurism/exhibitionism pair, in its sexual reality, another way of frustrating the sense of touch ? I have never thought of sculpture as something tactile. In my view, sculpture is something all in the mind. Of course it has nothing to do with matter. In the early days, when I was making things out of earth, it only led to frustration. If you make something out of matter, you can destroy everything in the twinkling of an eye ; on the other hand, thinking from the inside, in pictures, takes you much further because you have to settle problems that are not formal problems.




Berlin matin