ICI, LA, A CET ENDROIT 2018

145 x 365 x 365 cm
Acier inoxydable


Ici, là, à cet endroit

"C’est peut-être ça que je sens, qu’il y a un dehors et un dedans et moi au milieu, c’est peut être ça que je suis, la chose qui divise le monde en deux, d’une part le dehors, de l’autre le dedans, ça peut être mince comme une lame, je ne suis ni d’un côté ni de l’autre, je suis au milieu, je suis la cloison, j’ai deux faces et pas d’épaisseur, c’est peut-être ça, que je sens, je me sens qui vibre, je suis le tympan, d’une côté c’est le crâne, de l’autre le monde, je ne suis ni de l’un ni de l’autre"
Samuel Beckett : Extraits de L’Innommable (Ed. de Minuit), 1953

J’ai associé cet extrait de L’Innommable à un projet non abouti d’une double grille croisée en diagonale en forme de X destinée à servir de porte d’entrée et de sortie entre un parc et un parking tout en conservant son statut essentiel de sculpture. Les deux régimes m’intéressent, aller vers, aller dedans, voir à travers ; la sculpture comme seuil de perception. Quatre ouvertures sont découpées dans la grille au centre de la croix. Deux portes s’articulent au centre autour d’un pivot entrainant un passage ouvert ou fermé. Dans son texte "La pièce manquante" publié dans le catalogue de mon exposition récente "Tout En Un Plus Trois" au musée du Mac Val, Elisabeth Lebovici formulait mon goût pour les instruments de séparations, pour les écrans, rideaux et cloisons. Elle y développe à travers les notions du dedans et du dehors une analyse de mes sculptures qui " mobilisent la dureté des surfaces physiques en matériaux pérennes, mais aussi des surfaces psychiques constituées par la trame des diverses sensations qu’elle relie, incluant d’autres ressources que le champ visuel." Celles du corps et de la peau comme interface reflétant les deux mondes intérieurs et extérieurs, en reprenant le concept du "Moi-peau" formulé par Didier Anzieu, je cite à nouveau E.Lebovici "Cette première ébauche d’un concept qui viendra travailler bien d’autres champs, et notamment celui de l’art, s’intéresse au grand absent de la psychanalyse, le corps à sa limite entre le dedans et le dehors : la peau. La peau, la frontière de laquelle on se sépare, on défait la fusion, on se « défuse », comme l’écrit l’auteur. Barrière, la peau retient ce qu’il y a dedans, mais n’est pas close au contact, ni à l’échange. La peau est aussi une surface d’impression, c’est-à-dire d’inscription et de réparation, de confiance et de plaisir. Le « Moi-peau » est une expérience de la surface du corps, il est aussi une représentation psychique..."
Le souvenir persistant de cette sculpture s’est fusionné par superposition mentale à la citation de Beckett comme par évidence.
Dans le parc Rousseau, support de nombreuses inscriptions gravées dans la pierre des monuments et autres bornes, la double grille d’origine a perdu son échelle monumentale en même temps que sa fonction utilitaire de passage et de portail, je l’ai également amputée de sa longueur, deux des quatre segments de la croix étaient beaucoup plus longs. Elle est posée au début de la Prairie Arcadienne, presque égarée, brulée par l’éclat du soleil, elle est plus ou moins lisible selon les heures de la journée. Il faut s’approcher pour la voir et tenter de lire le texte que j’ai divisé en autant de membres qu’il y a de parties.
("C’est peut-être ça que je sens" > "qu’il y a un dehors et un dedans" > "et moi au milieu" ...).